En 1785, âgé de 60 ans, Casanova accepte la proposition du comte de Waldstein de devenir bibliothécaire dans son château de Dux en Bohème. Le voyageur, le passionné des explorations citadines, se résout alors à mener une existence sédentaire en pleine campagne. Pour s’arracher à la mélancolie, il se lance dans de multiples projets de publications tels que des opuscules politiques et pamphlets, un traité de mathématiques, et son énorme roman : Histoire d’Édouard et d’Élisabeth…. et Histoire de ma vie, auquel, à partir de 1789, il consacre tout son temps et l’essentiel de son énergie. C’est une histoire de sa jeunesse… Dès sa préface, Casanova pose son projet d’écrivain : « Me rappelant les plaisirs que j’eus je me les renouvelle et je ris des peines que j’ai endurées, et que je ne sens plus. » De 1789 à 1793, il rédige une 1ère version de son manuscrit. Casanova préfère s’arrêter avant d’arriver à la date de ses cinquante ans et laisse le récit s’arrêter soudainement à la fin d’un chapitre de 1774. Dite « premier manuscrit », elle est intitulée Histoire de mon existence. De 1794 à 1798, il produit une seconde version de son manuscrit, à la suite de sa rencontre avec le Prince de Ligne, qui lui a amicalement réclamé ses Mémoires. Casanova a maintenant le projet de les prolonger et de les publier, mais commence par réviser et mettre au propre son manuscrit, qu’il passe au fur et à mesure au Prince. A sa mort, il le lègue à un neveu, Angiolini. Le volumineux manuscrit passe de main en main dans la famille Angiolini jusqu’à être négocié fin 1820 et acheté en janvier 1821 par l’éditeur allemand Friedrich Arnold Brockhaus, de Leipzig. Sa première publication est une traduction en allemand, mais censurée pour le goût de l’époque. La première pseudo-édition française est donc une retraduction en français de la traduction allemande Schütz. Le manuscrit disparaît sous les bombardements et réapparait… En 1960-1962, paraît l’ « édition Brockhaus-Plon », en 12 volumes, intitulée Jacques Casanova de Seingalt Vénitien – Histoire de ma vie.
A la suite d’étude et de l’analyse du manuscrit récemment acquis par la BnF, les mémoires de cet aventurier affabulateur, de ce coureur de route (plus de 75000 km à son actif) paraitront dans la collection la Pléiade, in extenso et en français …
Entre églises et théâtres, cérémonies et commedia dell’arte, Venise est le décor troublant du premier acte de la vie de Casanova.
Aîné d’une famille de six enfants, il est fils de comédiens et nait le 2 avril 1725 dans le quartier de San Samuel. Son père meurt alors qu’il n’a que huit ans. Belle et énergique, sa mère, Zanetta, un temps l’actrice fétiche de Goldoni, mène une carrière à travers l’Europe et demeurera aux yeux de Casanova celle qui l’a abandonné un an après sa naissance pour aller jouer la comédie à Londres et finir sa vie à Dresde. Elevé par sa « bonne grand-mère », Marzia Farussi et guéri d’hémorragies par une sorcière de Murano, il part faire ses études à Padoue. Il en revient à 15 ans pour recevoir les ordres mineurs, après avoir hésité entre une carrière de médecin ou d’avocat. C’est donc comme abbé à la parole éloquente et au charme prometteur qu’il commence de s’illustrer dans sa ville natale illustrée par Canaletto et Francesco Guardi. Deux de ses frères seront peintres : Jean Baptiste et Francesco, qui jouit durant le XVIIIe siècle d’une certaine renommée, et travaillera notamment à l’Ecole militaire et à Chantilly.
À 20 ans, Casanova quitte Venise, à pied, pour la Calabre où l’attend son évêque. La Calabre le déprime, il part. C’est ensuite la découverte de Naples, puis de Rome, qu’il doit fuir pour éviter un scandale. Il rencontre le Cardinal de Bernis, ami de la Pompadour, ambassadeur à Venise. Une intrigue avec la religieuse M.M., maîtresse de l’ambassadeur de France à Venise, Bernis, l’amène au cœur d’un jeu entre perversités érotiques et politiques et lui permet de faire ainsi l’apprentissage du pouvoir moins éclatant mais plus « réel » de la politique.
Quittant les habits du prêtre pour endosser ceux du militaire qu’il s’invente, il choisit alors, de suivre l’ambassadeur à Constantinople. Il se fait appeler le Chevalier de Seingalt (du nom d’une de ses grand-mères). Les femmes séduisantes mais voilées, expérience homosexuelle, rien ne manque à l’aventure. Confiant en son avenir, Casanova repart après un scandale.
De retour à Venise, après être passé par Rome d’où il doit partir, il se fait violoniste pour vivre. La rencontre providentielle avec le sénateur Bragadini, dont il sauve la vie et qui le promeut son «fils adoptif», lui permet d’échapper à cette vie qu’il prise peu : il a maintenant un revenu assuré. Son audace et sa joie de vivre en sont renforcées. Il décide de parcourir l’Italie.
À Parme, il s’éprend d’Henriette, une musicienne française fuyant sa famille. Les casanovistes se sont attachés à deviner la véritable identité de cette «adorée», dont l’esprit et la beauté l’exaltent. Henriette est inventée sans doute en pensant au grand tableau de Jean-Marc Nattier, représentant Madame Henriette, fille de Louis XV. La liaison cesse brusquement.
Il part à Paris via Lyon, où il devient franc maçon ce qui lui permet d’intégrer la haute société. Capitale de la mode, de l’intelligence et de l’imposture, il est résolu d’y faire fortune, en faisant jouer, entre autres, ses relations de franc-maçon et son amitié avec l’abbé de Bernis. Mais c’est grâce à la marquise d’Urfé, folle d’alchimie et d’occultisme, qu’il va avoir un plus large accès au « théâtre du monde » et rencontrer des charlatans de haut vol tel le comte de Saint-Germain. La chimère de Mme d’Urfé est de converser avec les gnomes et les sylphes. Casanova, justement, entretient avec eux d’excellents rapports ! « Je l’ai [Mme d’Urfé] quittée portant avec moi son âme, son cœur, son esprit et tout ce qui lui restait de bon sens. ».
Paris est la ville du spectacle. Il y découvre l’opéra français qui le chagrine. Il propose au fermier général, monsieur de la Poplinière (alors propriétaire du théâtre du Ranelagh) de reprendre la partition du Zoroastre de Rameau afin qu’elle puisse être présenter à l’étranger (ce sera un médiocre succès d’ailleurs). Il découvre les Concerts spirituels aux Tuileries. Aux Italiens, il se lie avec Manon Baletti (portrait de Nattier). Il fréquente les différents salons et extorque des fonds importants à madame d’Urfé, lors d’expériences d’alchimie… Suite à de nouveaux scandales, il repart et se retrouve à Dresde, où il apporte la partition du Zoroastre. Il quitte la ville pour Vienne, où il rencontre le librettiste Métastase.
De nouveau à Venise, les choses se compliquent. Casanova accumule imprudences et provocations. Il intéresse la police. Outre sa bizarre amitié avec M. de Bragadin, naît à son encontre la suspicion de pratiques cabalistiques et de magie, il soutient les Encyclopédistes, il voyage trop. Il est certainement déjà agent. Arrêté le 26 juillet 1755, il est jeté dans la prison des Plombs. La description qu’il donne de sa geôle fait immédiatement penser aux Carceri de Piranèse.
Il n’a qu’une pensée : s’évader. Il y parvient le 31 octobre 1756 au prix d’un effort d’imagination et d’un exploit physique surhumains. L’expérience des Plombs trace une ligne de partage dans la vie de Casanova. Elle le force à croire au malheur. Elle lui fournit également, à lui l’homme qui ne se laisse pas enfermer, son plus beau morceau de bravoure, une sorte de passeport, ou de récit emblématique de son personnage, récit qu’il publiera en 1787 sous le titre, Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise, qu’on appelle les Plombs, dont frontispice le représente s’enfuyant par les toits du Palais des Doges. Casanova est de retour à Paris. Il y arrive le jour de l’attentat de Damiens, le 5 janvier 1757. Chez madame d’Urfé il rencontre différents personnages dont des frères venus de Livourne. C’est le début de l’aventure de la Loterie. En 1774, à madame de Pompadour, qui a souscrit à l’idée met en place la première vraie tentative de loterie nationale pour financer l’achat du Champ de mars et construire l’École Militaire. La Loterie de l’École militaire est transformée en Loterie Royale de France quelques années après sa création et est, dès lors, la seule loterie autorisée en France (2 millions de livres rapportés, le gagnant empochant 200 000 livres et Casanova 20 000…) Des documents manuscrits attestent de ses diverses entreprises. Casanova s’enrichit, il revend 5 des 6 bureaux de loterie, conservant celui de St Denis, le plus prospère. C’est pour lui une période souvent prospère, où se mêlent intrigues, escroqueries, projets économiques et financiers. Il est introduit auprès de la famille de Conti près du temple, où Mozart sera invité.
Ses amours parisiennes suivent le même enchevêtrement que ses autres intrigues.
Partout où il passe, Casanova cherche à séduire, en particulier les puissants (il a une vive attirance pour les têtes couronnées, qu’il s’agisse de Louis XV, George III d’Angleterre, du roi de Naples ou du roi de Pologne).
Passionné d’étoffes et de vêtements, il propose de créer une manufacture de soies imprimées dans le quartier franc du Temple. La maison qu’il loue dans l’enceinte du Temple abrite, outre son appartement, un magasin de vente, une salle pour les ouvrières et des chambres pour les employés ; un gardien, quatre domestiques et un portier complètent le personnel. Mauvais gestionnaire, période difficile, c’est la faillite une année après. Il doit rapidement céder l’entreprise à Jean Garnier. Casanova arrêté, enfermé au For-Evêque, mais libéré grâce à Mme d’Urfé.
Il propose de creuser un canal ente Narbonne et Bayonne…
Il se rend en Hollande. Une idée de commerce de drap entre la Grande Bretagne et la Hollande ne sera pas suivie d’effet. Il quitte vite la Hollande où il s’était fait passer pour un Vénérable franc maçon, pour la Suisse via l’Allemagne.
Il visite Voltaire, qui le reçoit 3 jours. En effet, il ne met pas moins d’ardeur à s’instruire. Son appétit de savoir est insatiable. Il ne manque aucune occasion de perfectionner sa connaissance des Anciens et de brasser des idées nouvelles, en particulier celles des Lumières. Histoire de ma vie contient nombreux de portraits de danseuses, de comédiens, d’aventuriers. Il relate ainsi la saleté de mademoiselle O’ Murphy (toile de Boucher), future maîtresse de Louis XV. Ecrivains et savants, sont aussi croqués. Sa visite à Jean Jacques Rousseau, en compagnie de Mme d’Urfé, ne lui inspire qu’un commentaire désabusé, mais d’autres rencontres intellectuelles comptent beaucoup pour lui. Ainsi de son entrevue avec Voltaire à Ferney, qui ne finira pas très bien les deux se n’appréciant pas.
En sus de son amour pour le sexe féminin, il est un fin gourmet. C’est ainsi qu’il voyage avec son cuisinier (un peu truand qui finira au pilori) qui lui prépare macaroni et chocolat amer.
Ces brillants moments sont entrecoupés de phases sombres. Passé la quarantaine, il n’intéresse plus « le beau sexe à vue » et ne peut plus s’en remettre à la magie d’apparaître.
A Paris, il est chassé par Choiseul. Il proposait alors une fabrique de savon meilleure qu’à Marseille, il invente un système d’arrivée d’eau pour les baignoires, il écrit de la musique et prend JJ Rousseau comme copiste… Après avoir commencé d’éprouver l’ennui de la solitude, il expérimente à Londres, à l’âge de 38 ans, l’horreur d’être systématiquement refusé. A Londres vit alors le Chevalier d’Eon. A Berlin, il rencontre Fréderic II, puis part à St Pétersbourg visiter Catherine II. Il lui propose de réformer le système politique ou d’adapter des cultures de plantes méditerranéennes comme le murier pour vers à soie.
Ainsi, il s’efforce toujours d’être présenté au roi ou à la reine du pays et n’hésite pas à leur faire des propositions… Le succès est mitigé, même si Frédéric II de Prusse le trouve «très bel homme» et lui propose une place de gouverneur d’un corps de cadets poméraniens. De toutes ses rencontres, il rapporte des souvenirs précieux telles des boîtes précieuses.
De Russie, il rentre à Paris via Varsovie, où il a une aventure avec la maîtresse du comte Branicky. Il se bat en duel et à la suite de son expulsion de Pologne, en juillet, l’Europe défile à nouveau : Dresde, Leipzig, Prague, Vienne, Munich, Augsbourg, Mayence, Cologne, Spa. Comme partout, il propose ses idées, ici un « Projet pour établir une Fabrique de savon à Varsovie »
Il séjourne, à partir de la fin 1767, une année en Espagne, principalement à Madrid et à Barcelone : il y est emprisonné à deux reprises. Les malles occupent dans Histoire de ma vie une place importante : Toujours sur les routes, il les fait et défait constamment. Sachant que l’habit est extrêmement importante (c’est un aventurier), celles-ci contiennent des vêtements et des bijoux qui, portés par cet homme « bâti en Hercule » selon le prince de Ligne, sont de la dernière élégance pour exister dans ce monde de la haute société qu’il fréquente et d’où il tire ses moyens de vie et de tromperie.
Il continue son errance à travers l’Italie. Gracié par la Sérénissime, e, 1774, il devient certainement agent double. Allant de ville en ville à travers toute l’Europe, en voiture privée, il devait certainement être en mission, car il n’a pas de ressources propres importantes. Très grand connaissance de Homère, Horace, Virgile, il aime le milieu des penseurs, de philosophes contemporains. Il se passionne pour la poésie de Pétrarque. Il rencontre Leibniz, Hobbs, les Encyclopédistes.
Il est de retour à Vienne en 1784, et entre comme secrétaire chez l’ambassadeur de Venise Foscarini. Il rencontre le comte de Waldstein et retrouve Lorenzo Da Ponte. Il contribue au livret de Don Giovanni (Acte II), étant à Prague à ce moment là.
Même si nombre d’épisodes d’Histoire de ma vie font encore penser à l’atmosphère des estampes galantes du XVIIIe s exécutées d’après des œuvres de Jean-Honoré Fragonard, il a un regard assez grinçant tel William Hogarth.
Les huit années à venir, durant lesquelles il accélère le rythme de ses déplacements et étend le champ de ses voyages, ne seraient donc à lire que sous le signe du vieillissement? Casanova, malgré ses démêlés constants avec la justice, les aléas de sa vie de joueur, accepte l’offre du comte de Waldstein comme bibliothécaire de son château de Dux, en Bohême. Il restera au service du comte jusqu’a sa mort. Il enrichit cette bibliothèque de différents achats. Gravement malade. O’Reilly, le médecin qui le soigne, lui conseille d’écrire pour chasser l’ennui : Casanova entame la rédaction de ses mémoires. Pour cela il met au point des fiches de noms de personnes rencontrées au fil des ans. Il meurt le 4 juin 1798.
Le Prince de Ligne laisse un portrait de Casanova en termes assez incisifs :
« Ce serait un bien bel homme, s’il n’était pas laid ; il est grand, bâti en Hercule ; mais un teint africain, des yeux vifs, pleins d’esprit à la vérité, mais qui annoncent toujours la susceptibilité, l’inquiétude ou la rancune, lui donnent un peu l’air féroce, plus facile à être mis en colère qu’en gaieté. ».. « Il rit peu, mais il fait rire ; il a une manière de dire les choses, qui tient à l’Arlequin balourd et du Figaro, et le rend très plaisant. Il n’y a que les choses qu’il prétend savoir, qu’il ne sait pas : les règles de la danse, de la langue française, du goût, de l’usage du monde et du savoir-vivre. Il n’y a que ses comédies qui ne soient pas comiques ; il n’y a que ses ouvrages philosophiques, ou il n’y ait point de philosophie : tous les autres en sont remplis ; il y a toujours du trait, du neuf, du piquant et du profond. C’est un puits de science ; mais il cite si souvent Homère et Horace, que c’est de quoi en dégoûter… Il ne croit à rien, excepté ce qui est le moins croyable, étant superstitieux sur tout plein d’objets. Heureusement qu’il a de l’honneur et de la délicatesse, car avec sa phrase : je l’ai promis à Dieu, ou bien : Dieu le veut, il n’y a pas de chose dans le monde qu’il ne fut capable de faire : il aime, il convoite tout, et, après avoir eu de tout, il sait se passer de tout. Les femmes et les petites filles surtout sont dans sa tête, mais elles ne peuvent plus en sortir pour en passer ailleurs. »

