Convier tous les amateurs à une visite exceptionnelle du parangon du génie architectural de la capitale, telle est l’ambition de cette exposition originale et inédite consacrée à l’hôtel particulier parisien. L’exposition de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine L’hôtel particulier : une ambition parisienne est une plongée dans l’intimité d’une demeure, propriété aristocratique ou de la grande bourgeoisie des siècles passés, espace privilégié d’une histoire du goût et de l’art de vivre à Paris.
UNE ŒUVRE D’ART TOTAL L’hôtel est la demeure urbaine d’une élite, qu’elle soit aristocratique ou financière, où réside une famille, éventuellement sa parentèle, et de nombreux domestiques, car il n’y a pas d’hôtel sans service. Pour le service de bouche (on reçoit beaucoup en son hôtel) et le service de train (carrosses et chevaux), on peut compter jusqu’à 45 domestiques, abrités dans les communs ou selon leur hiérarchie au plus près de leur maître. Sur cet invariant, l’hôtel peut être grand ou petit, bien placé ou éloigné de tout, avec ou sans jardin. La définition d’un tel objet ne peut être rigide, car c’est à la fois matière et esprit.
Par la diversité des programmes et des caprices, la personnalité des commanditaires et le talent de leurs architectes aussi, l’hôtel apparaît profondément protéiforme, conjuguant les modes les plus novatrices, qu’il capte mieux qu’aucun autre programme architectural, et les traits plus pérennes de l’art d’habiter des élites. Son style architectural, ses décors intérieurs et son fastueux mobilier en font le lieu du « paraître » par excellence, démultipliant sa valeur de modèle dans l’architecture domestique courante et bourgeoise, qui conserve encore aujourd’hui bien de ses traits.
L’hôtel est d’abord un chef-d’œuvre architectural. Son organisation spatiale (plan d’ensemble, adaptation au terrain et aux vues offertes) est le premier travail de l’architecte, qui rivalise d’ingéniosité pour éloigner les contraintes et offrir une symétrie qui n’est parfois qu’apparence. Un chef d’œuvre architecturale voulu par le propriétaire.
Ouverte sur la rue par de fastueux portails aux armes des propriétaires, la demeure s’organise autour d’une cour régulière et pavée, lieu de réception et de service (avec une basse-cour le plus souvent, cour de la domesticité, ayant une porte indépendante sur la rue). Tout autour, les logis en pierre de taille, peu élevés (un seul étage la plupart du temps) et aux façades soignées, composent un ensemble qui renvoie une image de richesse ou d’élégance, immédiatement perceptible pour le visiteur. Au XVIIIe siècle, une nouvelle formule apparaît et l’hôtel bascule sur le devant, face au spectacle urbain (place des Vosges, île Saint-Louis, quais de Seine…).
Longtemps plus modestes, les façades sur jardin deviennent de véritables compositions. Au XVIIIe siècle se développent, entre autres, des avant-corps convexes inspirés de celui du château de Vaux-le-Vicomte, qui pénètrent dans le jardin pour mieux en multiplier les vues. L’hôtel s’habille dans tous les styles, depuis le gothique jusqu’au néo-gothique, du style Renaissance au néo-Louis XIII, du style sévère à l’exubérant éclectisme de la fin du XIXe siècle. Il offre ainsi un merveilleux panorama de l’architecture française sur cinq siècles.
Le jardin lui-même constitue un monde en soi. Très soigné, il forme un ensemble homogène, qui peut comporter, en plus des parterres, des bassins et autres fontaines, des bosquets, des édicules qui ponctuent sa visite (orangerie, Trianon, etc.) et des statues, parfois signées de grands maîtres.
Cependant, et ce n’est pas le moindre de ses paradoxes, l’hôtel joue toujours du contraste entre les dehors, riches mais sans excès, souvent retenus même, et des dedans très fastueux. Il est ainsi le creuset d’un magnifique essor des arts décoratifs. Faisant et défaisant les modes, l’hôtel parisien a connu, à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, un formidable développement de l’art de la boiserie, qui explique sa renommée mondiale. Car tous les grands musées possèdent, sous la forme de periods rooms, des salons et des cabinets lambrissés provenant d’hôtels parisiens, d’où ils ont été arrachés au XIXe siècle le plus souvent. Richement peintes ou simplement blanc et or, dans la grande tradition, avant de revenir, à l’âge de l’éclectisme, à tous les excès possibles, ces boiseries racontent l’histoire du goût. Les stratégies déployées pour paraître n’évacuent pas pour autant la question du confort, très présente et qui explique que l’hôtel soit aussi un jalon dans l’histoire des bains, des « lieux » et du couloir, par exemple. L’hôtel est donc également porteur d’une histoire du goût et de l’art de vivre.
UNE HISTOIRE PARISIENNE Élément constitutif de la personnalité architecturale de Paris, l’hôtel particulier raconte une histoire de la capitale, à travers son évolution topographique dans les différents quartiers. Demeure de l’élite qui tranche avec son environnement bâti, l’hôtel est apparu au Moyen Âge, sans doute dès le XIIIe siècle : il constitue à l’évidence un des éléments de l’émergence de la nouvelle capitale capétienne, alors l’un des foyers artistiques majeurs de l’Occident. Aucune demeure antérieure au XVe siècle n’a subsisté, mais les grands hôtels de la fin du Moyen Âge, dont celui qui abrite le musée Cluny demeure le parfait symbole, montrent que l’édifice a déjà adopté la formule qui allait faire sa renommée : situé entre cour et jardin, donc protégé de la rue, richement décoré et meublé, il participe à la fois du paysage urbain, en affichant sa splendeur aux yeux des passants, tout en procurant une intimité par ses réserves foncières cachées depuis l’espace public (cours et surtout jardins d’agrément). Toute l’histoire de l’hôtel est déjà contenue dans ce rapport dialectique à la ville, où l’on veut être regardé sans être vu…
L’âge d’or de l’hôtel parisien commence au XVIe siècle, quand Paris redevient grâce à François Ier une capitale politique où l’État monarchique se centralise et se sédentarise ; il faut être à la Cour, près du roi… donc à Paris. Paris a beau être une ville extrêmement peuplée, bruyante, nauséabonde, on se doit d’y habiter … sous condition. Au cours de la Renaissance, l’hôtel parisien adopte la symétrie, ainsi que le nouveau langage architectural imité de l’antique et de l’art italien : ils développent des discours raffinés en façade, multipliant dans les intérieurs de nouveaux usages, dont témoigne l’apparition de l’antichambre, et décors plus soignés, soit des plafonds peints. Le quartier des Halles, puis le Marais concentrent les plus belles fleurs de cette époque, dont l’hôtel de Carnavalet demeure encore aujourd’hui le meilleur représentant.
Sous Louis XIII, l’hôtel connaît un extraordinaire essor, tant sur le plan numérique (un érudit, Henri Sauval, croyait en compter deux mille en 1650 !) que sur le plan architectural : nouvelle distribution, nouvelles pièces (le vestibule, la chambre à alcôve ou le salon à l’italienne), nouveaux décors et révolution des escaliers… Au milieu du XVIIe siècle, les plus grands architectes rivalisent d’ingéniosité, comme Louis Le Vau au fameux hôtel Lambert, dans l’île Saint-Louis. Désormais, le Marais est au sommet de la mode, mais la fin du siècle, avec le départ du roi à Versailles (1682), marque un basculement qui conduit à l’essor de nouveaux quartiers, le faubourg Saint-Germain rive gauche, le faubourg Saint-Honoré rive droite. Dans ces deux secteurs, où le terrain vide est plus important, l’hôtel connaît un troisième feu d’artifice au XVIIIe siècle, les jardins devenant de plus en plus grands (hôtel de Matignon, 3 hectares de jardin). Ce phénomène concourt à hybrider l’hôtel avec la demeure campagnarde des environs de Paris, pavillons et folies. Les hôtels de l’Elysée, ou encore le musée Rodin (hôtel du Maine) en témoignent encore aujourd’hui, sous d’autres usages… À la veille de la Révolution, l’hôtel colonise le nord de Paris, quand triomphent la Chaussée d’Antin et les boulevards, où l’on s’amuse. La clientèle s’est diversifiée : aux aristocrates et aux banquiers s’ajoutent désormais des actrices, des écrivains, des artistes, des cocottes aussi. Revivifié par le goût pour l’antique et le néo-palladianisme venu d’Angleterre, l’hôtel devient un spectacle en soi, un petit monument urbain dont témoignent l’hôtel de Thélusson (disparu, Cl-N. Ledoux, architecte) ou encore, heureusement conservé, l’hôtel de Salm, par P. Rousseau rive gauche (Légion d’Honneur), tant admiré par Thomas Jefferson.
L‘Entre-Deux-Guerres voit la construction des derniers hôtels. Mais leur usage ne disparaît pas et l’hôtel demeure encore présent dans notre Paris du XXIe siècle (musées, ministères, ambassades,…). Comme dans l’histoire du château, la Révolution ne marque une coupure qu’en apparence : le XIXe siècle est en effet un nouveau siècle d’or des hôtels, particulièrement lors des derniers feux de la « République des notables ». Au vieux faubourg Saint-Germain, les nouvelles élites préfèrent la plaine Monceau et surtout le XVIe arrondissement, qui gagne alors sa réputation de quartier le plus chic de Paris, et dont le plus beau joyau était le Palais-Rose. Marquant la fin d’une longue histoire, l’Entre-Deux-Guerres voit la construction des derniers hôtels. Mais leur usage ne disparaît pas et demeure encore dans notre Paris du XXIe siècle.
L’exposition développe cette histoire suivant un triple parcours, dont les éléments et l’esprit se complètent et s’éclairent, afin de pénétrer au cœur du secret des hôtels parisiens.
Dans la première section l’exposition présente la reconstitution d’un petit hôtel entre cour et jardin, que le visiteur découvre en visitant ses différentes pièces, décorées comme une véritable maison habitée. Cette réalisation ne se fonde pas sur un édifice existant, mais sur une évocation générale, créant un type synthétique, chaque espace, « extérieur » et intérieur, étant prétexte à un discours pédagogique. La cour et le jardin évoquent ces espaces indispensables, liés au service, à la réception et au délassement. L’appartement reconstitué comporte six pièces : vestibule, antichambre servant de salle à manger, grand salon, chambre, cabinet et galerie. L’atmosphère de ces demeures est reconstituée grâce à des meubles de différentes époques, mais aussi des tableaux et des panneaux de boiseries, empruntés à de prestigieuses institutions. En effet, le visiteur traversait une cour, puis franchissait le seuil de l’hôtel pour pénétrer dans le vestibule. Depuis, cette entrée, plus ou moins majestueuse selon la fortune des commanditaires, s’ouvre une série de pièces dont la distribution a été soigneusement codifiée entre le Moyen-âge et le XVIIe siècle. Il faut alors patienter dans l’antichambre, création plus moderne, empruntée aux Italiens. Le mobilier y est restreint. Elle peut être utilisée en salle à manger aux murs couverts de peintures et boiseries. De là, toujours en enfilade, s’ouvre le salon au décor raffiné (moulures, les meubles choisis, les tableaux, objets d’art…). On accède alors à la chambre de Monsieur, à son cabinet et à une longue galerie sur un jardin très ordonnancé et peuplé d’architecture. (Au rez-de-chaussée, les appartements de Monsieur ; au-dessus, mieux exposés, mieux chauffés et bénéficiant d’une large vue sur le jardin, ceux de Madame.) Cette succession de pièces en enfilades, dans un bâtiment sis entre cour et jardin, correspond au modèle des premiers hôtels particuliers, construits à une époque où l’aristocratie cherchait à assoir son pouvoir tout en se retranchant de la ville alentour. L’ensemble joue sur différentes époques, afin d’évoquer la vie d’une telle demeure sur plusieurs siècles, le temps long de l’architecture s’illustrant particulièrement dans un tel sujet : ce pari donne ainsi à voir l’accumulation des strates historiques, propre à l’architecture domestique.
Dans la deuxième section, le visiteur est conduit à travers l’histoire de l’hôtel au moyen d’un parcours construit cette fois sur une évocation chronologique, soit du Moyen-Age à la Belle Epoque, parcours structuré autour d’une suite de grandes maquettes d’hôtels choisis pour leur caractère emblématique. D’abord relativement simples et construites sur le même plan, les bâtisses se complexifient et s’adaptent aussi bien aux évolutions des goûts qu’à la difficulté de construire dans une ville aussi dense que Paris. Des croquis, des plans mais aussi des reconstitutions d’intérieur permettent de comprendre la richesse architecturale de ces logements d’apparats.
L’hôtel de Cluny, est le plus ancien hôtel particulier conservé à Paris, datant du XVe siècle, alors que les premières demeures réservées à l’aristocratie voient le jour dès le XIIIe s.
L’hôtel Lambert, est bâti en 1639 par Louis Le Vau sur l’étroite parcelle de l’Île Saint-Louis. Le terrain, trop peu profond pour accueillir la traditionnelle enfilade cour-bâtiment-jardin, oblige l’architecte à repenser le modèle-type de l’hôtel particulier. Il crée alors une demeure dont les bâtiments encadrent la cour, s’ouvrant sur un magnifique escalier à loggia et dont une aile qui se prolonge jusqu’au bord de la Seine s’ouvre sur le premier balcon parisien dominant le fleuve. Le jardin est alors placé latéralement.
L’hôtel de Thélusson Un siècle plus tard, la riche veuve Girardot de Vermenoux fait édifier par Claude-Nicolas Ledoux un hôtel dont la forme audacieuse rompt avec les habitudes parisiennes. Derrière un arc de triomphe, comme enterré, s’élève un bâtiment dont le corps central semi-circulaire est entouré d’une colonnade, si bien que l’ensemble semble plus proche du temple que de la maison bourgeoise. Les Parisiens se pressent bientôt pour le visiter, grâce un système de billetterie !!!
Le Palais-Rose Au XIXe s, l’hôtel particulier se démocratise. Ce ne sont plus seulement l’aristocratie et la haute bourgeoisie qui se partagent le privilège de telles demeures mais aussi les artistes, les dandys ou les cocottes. Boni de Castellane, célèbre dandy ayant épousé la fille d’un très riche industriel américain, demande à Ernest Sanson un véritable joyau, le Palais-Rose sis au 50 Avenue Foch, dans le XVIe arrondissement. Inspiré du Trianon de Versailles, ayant reproduit l’escalier des Ambassadeurs à Versailles (détruit), il fut finalement démoli en 1969.
La dernière section permet une lecture thématique de l’hôtel parisien, envisagé comme un objet architectural. Trois « alcôves » sont consacrées au rapport entre la ville et l’hôtel, rapports faits de séduction et de destruction. Une autre suite de trois espaces ramènera le visiteur à l’objet même, au moyen d’une évocation de son architecture extérieure (façades sur cour et sur jardin), des décors intérieurs, enfin du jardin et de son organisation. On y retrouve un cabinet de dessin d’architecture, une section consacré aux décor (lambris…) et une aux jardins….

