Jusqu’au 5 février 2012, la National Gallery de Londres accueille une exposition de peinture consacrée à Léonard de Vinci. Si la Joconde est absente, l’exposition réunit neuf des vingt tableaux encore existants attribués à Léonard de Vinci. Un événement retentissant concentré autour du premier séjour du peintre à Milan, de 1482 à 1499. De nombreuses expositions ont, bien sûr, déjà été consacrées aux multiples talents de l’artiste italien. Mais la National Gallery a choisi cette fois de se focaliser uniquement sur sa peinture et ses dessins, dont une cinquantaine sont présentés, mettant en exergue l’intense travail de préparation de ses toiles. Les œuvres datent des 17 années durant lesquelles de Léonard fut artiste de la cour du duc Ludovic Sforza à Milan, libéré des contraintes matérielles, protégé et rémunéré par le duc, l’un des personnages les plus puissants de l’époque. Il connaît la période la plus prolixe de son existence. Bien que beaucoup de ses œuvres n’aient jamais été terminées, et que peu aient survécu, il a influencé des générations d’artistes et il continue à être vénéré comme un génie universel. L’exposition a été conçue autour de la Vierge aux Rochers (version de Londres nouvellement restaurée) mise en perspective avec celle du Louvre, mais aussi autour du face à face de la Belle Ferronnière (Louvre) et de la Dame à l’hermine (Cracovie), et de la présentation du tableau Salvator Mundi (coll. Part), dont l’attribution a été récemment acquise.
Leonard est né près de la ville de Vinci. Enfant illégitime d’un père notaire à Florence, Léonard reçut sa première formation artistique dans l’atelier de Andrea Verrocchio. En 1483, il décide de se mettre au service de la cour de Milan. Peu de temps après son déménagement à Milan, il ouvre un atelier très vite réputé et composé d’assistant brillants (dont plusieurs œuvres sont présentées à la National Gallery)
En 1499, l’armée française envahit Milan et Léonard retourne à Florence. Vite fatigué de Florence, il repart à l’été 1508 à Milan, en travaillant pour les dirigeants français de la ville. Cette seconde période à Milan a duré jusqu’en 1513 et a été suivie par trois ans à Rome. Puis il accepte l’offre de François Ier et en 1517 et s’installe à Château de Cloux, près d’Amboise, où il a passé le reste de sa vie.
Peintre, sculpteur, architecte, designer, théoricien, ingénieur et scientifique, Léonard de Vinci a créé certaines des images les plus célèbres de l’art européen. Il était fasciné par le mystère du visage et par la possibilité de lire les «mouvements de l’âme» à travers les expressions du visage et le geste.
1 le Musicien à Milan – une révolution tranquille La légende raconte que Léonard est arrivé à Milan, porteur d’une lyre en argent, ayant la forme d’une tête de cheval, cadeau de Laurent le magnifique. Il serait arrivé ainsi comme musicien. En réalité, il demande à être sous la protection de Ludovic Sforza.
Le Musicien (Biblioteca Ambrosiana, Milan), 1486-87. L’homme est placé de trois-quarts ; il tient à la main une feuille et son regard se porte en dehors du champ de vision du spectateur, à sa droite. L’homme représenté pourrait être, Atalante Mogliorotti, un musicien ami du peintre. Sur le carton tenu par la main du musicien, mis au jour avec la main suite à la restauration effectuée en 1904, on peut lire « Cant…Ang… » suivi par une partition musicale. Ce serait alors Franchini Gaffurio qui fréquentait la cour, connaissait probablement Léonard. Le fait d’abandonner le portrait de profil vient certainement de la fréquentation d’Antonello da Messina qui était à cette cour aussi. L’expression est suspendue. L’intérêt manifesté par Léonard sur le regard (la pupille gauche est plus rétractée que la droite), marque ses recherches sur la passage de la lumière (codex atlanticus). On peut le confronté à l’œuvre d’un de ses collaborateurs :
Giovanni Antonio Boltraffio – Portrait Masculin – 1490-91 – Milan, Brera qui inverse la composition.
2 Amour et beauté, les portraits féminins de Léonard La beauté est le reflet de la vertu extérieure de la femme…
Le peintre mettra a contribution plusieurs de ses élèves tel Ambrogio di Predis (vers 1455-1510), Portrait de Bianca maria Sforza – vers 1492-1493 – National Gallery Washington Le portrait de profil est le portrait officiel (nièce de Ludovic et future épouse de Maximilien en 1493). L’intérêt du peintre se porte bien ici sur le vêtement somptueux de la jeune fille.
Portrait de Cecilia Gallerani (la Dame à l’hermine) vers 1489-1490 Fondation Czartoryski, Cracovie. C’est certainement une commande du duc, Cecilia étant sa jeune maîtresse qui lui donnera un fils (Cesare en 1491). Elle semble écouter quelqu’un à l’extérieur du tableau. L’extrême beauté de la jeune fille ressort sur le fond noir.
La Belle Ferronnière 1495-96 (Musée du Louvre, Paris) Il s’agit de Lucrezzia Crivelli, qui fut aussi la maîtresse du duc. Ce tableau était autrefois attribué à Boltraffio. Les deux œuvres s’inspirent d’Antonella da messine et des flamands comme van der Weyden. De trois-quarts, sur fond noir, elle possède des éléments symboliques qui suggèrent de façon claire leur identité. Elles portent leur regard vers la gauche et semblent inaccessibles. Lucrezzia est derrière un parapet, qui crée une distance de bienséance (le duc est alors marié à Béatrice d’Este). On comprend mieux l’expression mélancolique de cette dame à l’hermine. Elle donne l’impression d’un mouvement intérieur. Elle détourne le visage, geste qui est redoublé par l’animal, ici symbolique. Symbole de pureté et de chasteté, de grande élégance, hermine se dit en grec galay, d’où un jeu de mot (très courant à la renaissance) sur le nom Gallerani. Ce peut aussi faire référence à l’emblème du More, qui était « l’ermellino », une petite hermine, depuis qu’il avait été décoré de l’ordre d’ell’ermillino en 1488 par Ferdinand II de Naples. Elle caresse donc l’amant par métaphore. Léonard a déjà joué avec les mots avec Ginevra de Benci et le laurier /ginepro)
Les tableaux concentrent toutes les innovations du portrait: la pose de trois-quarts, le visage tourné vers le spectateur, la grâce du geste de la main (depuis l’abandon du portrait de profil, les peintres sont devenus particulièrement attentifs aux gestes des mains) « la définition de la forme par la lumière », et « le sens du mouvement interrompu.
Les élèves de Léonard adhèrent à l’esthétique de leur maître et reprennent les formules.
Marco d’Oggiono (Doc 1467-1524) Portrait d’un homme âgé de vingt ans (le portrait d’Archinto) 1494 Londres nat gal.
3 Le corps et l’esprit, saint Jérôme pénitent Ce sont ici les études anatomiques qui sont mises en valeur. Léonard dessine, observe, expérimente, analyse tous les corps (même au scalpel). Il a une curiosité insatiable du monde.
Saint Jérôme vers 1488-1490 Musée du Vatican (inachevé). Le saint est encore arrêté dans l’action. Alberti disait que pour rendre un corps animé vraisemblable, « il faut d’abord en esprit placer en-dessous (des être animés) les os, (…) il faut ensuite que les nerfs et les muscles soient attachés à leur place ; il faut enfin monter les os et les muscles revêtus de chair et de peau » et c’est ce que fait Léonard dans es écorchés. L’œuvre repose avant tout sur la saillie des muscles du visage, de l’épaule, du cou et du tibia du saint devenu vieux.
Léonard regarde les objets sous tous ses côtés mais aussi de l’intérieur. St Jérôme est vivant et vu d’en haut, il est pénitent et vient de s’accroupir, il va se frapper la poitrine, son bras en tension. Léonard a une connaissance inouïe de la physiologie et sa compréhension vise à percer les mystères de la vie, de l’organisme humain, du rôle des différentes parties du corps, de leurs fonctions. Cela l’amène ainsi à l’expression du visage jusqu’à la caricature.
4 Représenter le divin, la Vierge aux rochers la confrontation des deux Vierges aux Rochers montre les recherches incessantes de Léonard. Cette fois, ses recherches sont tournées vers les mystères de la foi.
La Vierge aux rochers, 1483- vers 1485 Louvre a été réalisée pour le confrérie de l’Immaculée Conception. Elle a été refusée. Seulement 25 ans après, après une bataille juridique et financière sans relâche, un tableau correspondant à peu près à la description fut payé par la Confrérie. Dans l’intervalle, léonard en peindra 2 version.
La Vierge aux rochers, vers 1491/92- 1499 et 1506-1508 Londres nat gall. Il s’agit encore d’une iconographie inédite avec l’insertion de ce groupe dans une scénographie inimaginable pour l’époque. Il intègre le groupe, inscrit dans un triangle (la Trinité), dans une caverne préhistorique, d’avant le temps et place ce groupe de figure devant le vide, commenté par des indices symboliques (fleurs et essences diverses) qui renvoient à l’iconographie de la Passion du Christ. Le refus de paiement vient peut-être du fait qu’aucun des enfants n’est reconnaissable, il n’y a aucun attribut. La seconde version présente un chromatisme plus lumineux et aussi des auréoles, une croix pour st Jean. La seconde version est-elle une œuvre d’atelier ? par Ambrogio de Predis ? Rien n’est documenté et le style est très léonardien. La version anglaise a été restaurée dernièrement. La difficulté réside dans la technique qu’emploie le peintre toujours à la recherche de nouveauté. Beaucoup de ses œuvres ont ainsi disparues ou sont si fragiles… (la bataille d’Anghiari, la Cène de Milan). Il en est de même avec Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant du Louvre dont le carton est présent à l’exposition. Ces travaux permettent de comprendre le Sfumato qu’il invente. Il superpose en effet plusieurs couches de peinture pour donner à ses sujets des contours légèrement imprécis, bien que nets lorsqu’ils sont vus d’une certaine distance. Il donne de la consistance à l’ombre.
5 La Madone Litta, Léonard et ses compagnons Quand il arrive à Milan, il ouvre un grand atelier avec des peintres de grande valeur, comme Boltraffio, de Predis, D’Oggiono et Giampietrino. Il est difficile de distinguer les mains…
La Madone Litta 1491-1495 St Pétersbourg Ermitage. Léonard met en place une nouvelle iconographie, la vierge lactans. L’enfant détourne les yeux pour regarder le dévot. Cela devient une image paradigmatique, moult fois copiée. Le sfumato et la perspective aérienne répondent aux mêmes exigences et recherches. Il tient compte de ses observations quant à la densité de l’air. Cela correspond techniquement et conceptuellement à l’épaisseur de l’ombre.
Boltraffio la Madone à la rose c. 1495 Musée Poldi Pezzoli, Milan. Reprend le schéma du regard.
Boltraffio Etude pour la tête de l’enfant 1490-91 coll Lugt Institut néerlandais Paris. Le dessin provient de l’étude du tableau. La madone a été attribuée récemment et de façon non consensuelle…
6 Le miracle du talent – Léonard et les Français Encore des problèmes d’attribution. La présence de tableaux connus par des témoignages et récemment réapparus pose question. Quand en 1499, il perd son mécène, son monde bascula. Sa célébrité était extraordinaire.
Salvator Mundi vers 1499 CP En 1650, il existe une estampe de ce tableau. Ce tableau est répertorié depuis le début du XXè siècle, acheté en 1900 par Sir F Cook. En 1958 il est mis en vente comme copie d’après Boltraffio. La partie de la main bénissant est la moins abimée, le visage est dépoli. Le problème principal lest l’état de conservation, Le Christ en Sauveur du monde, tenant dans une main un globe de verre, authentifié en juillet 2011 comme un tableau de l’artiste et exposé pour la première fois lors de cette exposition, caractérise le sfumato : la main du Christ, la partie la mieux préservée de la peinture, paraît floutée, incertaine. Un sentiment est renforcé par l’expression générale du tableau et la chevelure du Christ, presque perdue dans le fond noir.
La Vierge aux fuseaux retrouvée en 2007, vers 1499 CP Léonard n’aurait peint que les figures.
7 Emotions et caractères, la Cène Non présente, elle existe par une œuvre de Giampietrino. Les remarquables dessins de Léonard sur les différentes attitudes de chacun des apôtres et du Christ montre là aussi sa volonté de connaitre l’âme humaine. Les travaux préparatoires scientifiques étaient réalisés avant l’entame des peintures elles-mêmes. La minutie de ces études de divers corps masculins nus, de la constitution du crâne, du système nerveux, des muscles du cou confirme l’attention du peintre aux détails et à la véracité de sa représentation.
Au printemps, le Louvre présentera une exposition Léonard, prenant comme axe la restauration de la sainte Anne, la Vierge et l’Enfant, présente au Louvre comme la Belle Ferronnière, la Joconde, St Jean Baptiste, la Vierge au rocher.

